de(s)générations 13

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/ l'exception commune /

 

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DE13-N



Rédacteurs : Xavier Vert & Jean-Marc Cerino 

 

 

Dans une précédente livraison de De(s)générations (n° 9), intitulée « Figure, figurants », nous avions questionné certains états de figures, comme on dit des états de fait, partant de l’idée que le destin esthétique et politique du sensible s’inscrit dans une histoire du rapport entre les corps et les dispositifs de leur mise en scène. À ce rapport, au degré zéro de ce rapport, nous avions donné le nom provisoire de figurant. S’intéresser derechef au figurant, c’est interroger une visibilité vidée de toute subjectivité. C’est donner droit à celui – en réalité une multitude – dont le rôle est de faire corps sans pouvoir se constituer en sujet – sujet de l’action, sujet de l’histoire, sujet accordé à un destin, etc. Cette vacance du sujet actoriel qui définit l’espace où comparaît le figurant est d’évidence un des lieux communs du cinéma. Il semble qu’aujourd’hui ce lieu commun suscite un intérêt particulier. Que l’on songe au très démonstratif Salam cinéma du réalisateur Mohsen Makhmalbaf, film entièrement peuplé de figurants et dédié aux figurants.

Cette nouvelle réflexion sur le figurant, tel qu’on peut l’extrapoler du cinéma, ouvre d’emblée sur un paradoxe. Paradoxe en effet si la plus commune des figures, et en ce sens la figure du commun, dépend d’une logique d’exception, si elle en vient à désigner celui qui n’est inclus dans l’espace esthétique, social et politique qu’à condition d’en être préalablement écarté comme sujet efficient. Paradoxe encore si l’avec et l’ensemble du commun vers quoi se tourne le figurant sont en même temps le lieu d’une expropriation et finalement d’une impropriété. « Qu’est-ce d’autre que le “commun”, s’interroge Roberto Esposito, sinon le “non-propre” et l’inappropriable ? […] Il est vrai, ajoute-t-il, que la communauté ne se donne que sous la forme du manque et du défaut »(1), car elle réside dans l’intervalle ou la relation et non dans une identité à soi, dans une totalité accomplie, si ce n’est à prendre la forme dévoyée du totalitarisme. Le figurant serait en quelque sorte la figure de cette impropriété et de ce manque essentiels.

Chacun à sa manière, les auteurs réunis dans ce numéro ont fait leur cette tension interne à l’exigence commune telle qu’elle apparaît dans ses agencements, ses événements, son histoire ou ses fictions.

Nous avons choisi de multiplier les points de vue et de mêler les pratiques, forts de l’idée – fidèles à l’idée – que ce que la philosophie ou les sciences humaines ont à nous apprendre sur l’exception commune n’est pleinement signifiant qu’en regard de ce que la littérature et les arts visuels nous exposent. Ce souci du commun, tissé d’images et de voix est ici d’abord exposé dans son rapport à l’histoire, dont l’ange, l’ange de l’histoire, depuis que Walter Benjamin l’a reconnu dans l’Angelus Novus de Klee, n’a pas cessé de voir les ruines s’amonceler à ses pieds, la tempête du progrès soufflant dans ses ailes déployées.

C’est au milieu de ces ruines, au cœur des images du désastre d’Hiroshima que Bernhard Rüdiger voit surgir le figurant en sa dissemblance radicale, en son extériorité insoluble, dissemblance et extériorité que l’artiste réélabore sous le signe du marqueur. Deux images accompagnent cette réflexion et encadrent l’ensemble du numéro, deux Instants modernes, titre l’artiste, premier et dernier d’une série de treize stations qui scande le moment du désastre.

Le figurant serait aussi ce par quoi la tension de la figura chrétienne rencontre le présent des corps et confère à cette présence du corps une possibilité révolutionnaire. Revenant sur La Ricotta de Pier Paolo Pasolini, Xavier Vert réfléchit sur la possibilité d’un corps pathétique et politique dont le figurant Stracci, personnage principal du film de Pasolini, serait en quelque sorte dépositaire.

C’est au contraire d’une impossibilité dont Francesco Careri témoigne, impossibilité à laquelle l’actualité donne sa dimension politique. Les Roms – « là où la diversité culturelle […] imposerait d’écrire Roms, Sinti, Kalé, Manouches et Romanichels », précise l’auteur – parce que forclos de l’histoire ne figureront jamais en celle-ci qu’à prendre la figure imaginaire mais essentialisée de l’altérité. Impossibilité donc pour eux d’être de simples figurants, de simples passants dans les villes européennes. La situation italienne est à cet égard édifiante. Des villes, ne leur est pas seulement refusé le centre mais également le lieu anomal et désenchanté de la périphérie : enregistrés et regroupés dans des camps fermés où règles et normes sont suspendues, les Roms expérimentent cette hétérotopie d’exception, dans laquelle Giorgio Agamben reconnaît la matrice secrète de l’espace politique occidental.

La ville est donc au centre de notre questionnement. Antonia Birnbaum l’aborde sous le double point de vue de l’exigence éthique qui la traverse et de la pratique singulière qu’en fait l’artiste Francis Alÿs, l’une et l’autre orientées par la question de l’hospitalité. La ville ne saurait faire lieu qu’à être celui d’une mise en partage de l’étrangeté et d’une mise en œuvre de l’anonymat, conditions de l’hospitalité. De la ville-refuge de la tradition biblique à la contemporaine Mexico, le motif de la perte du sens commun y est dialectiquement noué à celui de nouveaux agencements, aux configurations furtives du site. Si l’hospitalité s’est réfugiée en des lieux hérétiques, si ses espaces sont devenus erratiques, elle requiert dès lors ce que l’auteur nomme attention, toute notre attention.

La ville encore, mais travaillée par les puissances de l’écriture, constitue l’un des thèmes majeurs de l’œuvre de François Bon. La ville des flux, mais aussi des interstices, des logements incertains, villes des branchements, des échangeurs de voix. Face B, introduit par un bref entretien avec l’écrivain, nous invite à pénétrer dans un monde que se partagent l’œil et le souffle. François Bon, peut-être mieux que tout autre écrivain, est l’homme des pratiques d’écriture qui se refusent à l’embaumement.

Il en va de même pour Boris Lehman dans l’histoire du cinéma. Depuis les années soixante, l’infatigable cinéaste arpenteur, notamment inspiré par l’œuvre de Jonas Mekas, n’a cessé de réfléchir sur les formes expérimentales de l’autofiction cinématographique par quoi la relation à soi se fait souci de l’autre. Parmi des centaines d’heures de films, des milliers de photographies qui constituent moins un corpus dressé qu’une libre cartographie du réel, il nous offre ici une série de Portraits de Boris Lehman en figurant. Ils sont autant de méditations joueuses sur l’humble condition de la figure, commune et exceptionnelle à la fois.

 

Xavier Vert, Jean-Marc Cerino


(1) Roberto Esposito, Communauté, immunité, biopolitique, Repenser les termes de la politique, trad. B. Chamayou, Paris, Les prairies ordinaires, 2010, p. 54 ; 60.

 

 

Sommaire

 

Bernhard Rüdiger : Le marqueur

Xavier Vert : Poétique et politique du figurant

Francesco Careri : Rom, ou de l'impossibilité d'être un figurant

Antonia Birnbaum : Ville, cité, site - Déplacement de l'hospitalité

François Bon : Face B

Bernard Baas : Retour sur … “Peuple des voix” - La voix hors-discours : excès ou exclusion ?

Boris Lehman : Photographies - Portraits de Boris Lehman en figurant

 

 

Langue : français

Date de publication : 31 mars 2011

Format : 14,8 x 21 cm

Nb de pages : 96

Poids : 144 g

ISBN : 978-2-35575-124-0

ISSN : 1778-0845