de(s)generations 28

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DE28-N



Edito


Les rapports sociaux de domination sont multiples et se combinent. Qu’il s’agisse de rapports de classe, de sexe, de racisation, de génération, etc., aucun d’entre eux n’existe de manière séparée. C’est pourquoi dans une dynamique de luttes pour l’émancipation, l’objet de ces luttes ne peut être envisagé de manière monolithique.

C’est ce que met en évidence la notion d’intersectionnalité, introduite en 1989 dans les sciences sociales par Kimberlé Crenshaw. Cette féministe majeure de la Critical Race Theory s’est notamment inspirée des revendications des mouvements féministes africains-américains, qui adressaient de vives critiques aux conceptions traditionnelles de la lutte des classes comme à celles du féminisme « blanc ». L’intersectionnalité permet de rendre visible le fait qu’une femme noire et prolétaire n’est pas victime séparément de sexisme, de racisme et d’exploitation, mais bien des trois en même temps. L’approche intersectionnelle est utile, notamment sur le plan juridique, puisque le droit ne prend pas en compte cette multiplicité des oppressions. Elle l’est aussi sur le plan militant : trop longtemps les pratiques dominantes des organisations – ayant eu majoritairement des approches univoques – ont participé, à leur insu, à l’invisibilisation de certaines discriminations. L’intersectionnalité est un outil efficace sur le plan pratique pour révéler des dominations « invisibilisées », mais elle n’est cependant ni un concept philosophique, ni un énoncé ou un axiome politique.

Si les identités (de genre, de « race » et de classe) ne sont pas le « fondement » d’une pensée politique, il semble cependant nécessaire, étant donné les violences exercées sur certains groupes sociaux, de comprendre comment les personnes concernées font un usage stratégique des identités au nom desquelles elles sont discriminées. Par conséquent, comment faire bouger et renverser les lignes racistes et sexistes qui structurent l’ensemble de nos sociétés ?

Certain.e.s vont jouer stratégiquement de ces catégories, comme cette femme, travailleuse en lutte chez LIP, filmée par Carole Roussopoulos, qui raconte, non sans humour, l’autogestion de l’usine en remplaçant dans son discours le mot « femme » par le mot « Arabe », et le mot « homme » par le mot « Blanc ». En créant ce déplacement, elle rend visible le sexisme en montrant qu’il opère comme le racisme dans les relations entre les travailleurs en luttes.

Cependant, lorsque l’on utilise des mots ou des concepts de façon stratégique, cette utilisation comporte alors le risque d’un retour à l’essentialisme. La revue de(s)générations a toujours veillé à ne pas tomber dans le piège d’un nous qui serait « pur » et forclos sur une identité définie. Nous ne connaissons que trop, historiquement, les dangers d’un nous homogénéisé. C’est pourquoi, en partant de la notion d’intersectionnalité, ce numéro, comme à partir d’un pas de côté ou d’un pas au-delà, s’est ensuite ouvert à la nécessité d’une construction, d’une élaboration ou d’une invention : celle d’un nous qui soit capable de lutter contre la forme de vie capitaliste. Mais un nous pluriel, hétérogène, hospitalier à l’altérité et au dissemblable. D’où notre titre : être des allié.e.s.

Être allié.e.s ne se décrète pas, ce n’est pas une identité ; c’est un désir, un cheminement, une quête dont le but ne sera jamais totalement atteint. En premier lieu, être allié.e.s nécessite, comme nous le rappelle Elsa Dorlin, de se penser comme des sujets impurs, et même, de travailler cette impureté. La première chose à faire pour être un.e allié.e est alors de prendre conscience de la place que l’on occupe dans les rapports sociaux, et de travailler soi-même à déconstruire son propre positionnement.

De son côté, Peggy McIntosh tente de lister les privilèges dont elle jouit en tant que personne blanche. C’est bien elle qui déconstruit son propre positionnement et qui décide d’énoncer ces privilèges pour en réduire les impacts néfastes. Être allié.e.s est ainsi une attitude active. Il ne faut plus attendre que les dominés fassent de la pédagogie pour les dominants. C’est à chacun.e d’entre nous de constater comment s’exerce son pouvoir et de modifier son comportement.

Cette déconstruction doit-elle s’étendre aussi à nos rapports aux animaux ? C’est une question que nous avons adressée à Tristan Garcia. Eux sont autres, tout autres, vivant à nos côtés, avec nous ou dans nos parages, ils ne s’organiseront jamais en sujets politiques. Mais n’est-ce pas justement parce qu’ils ne nous demanderont jamais rien au sens de la revendication verbale que leur manière même d’être au monde nous sollicite en tant qu’allié.e.s ?

En mettant en avant la nécessité de ne pas penser séparément les dynamiques d’émancipation mais communément, ce numéro s’inscrit dans le prolongement des numéros comme La fin des crispations identitaires, Des féminismes ou Penser avec l’Afrique.

Camille Fallen, Irène Pereira, Gaëlle Vicherd


Sommaire

Lila Belkacem, Amandine Chapuis, Fanny Gallot et Irène Pereira : Oppositions à l’intersectionnalité : malentendus ou résistances ?
Monique Piton (filmée par Carole Roussopoulos)
Roland Pfefferkorn : Articulation des rapports sociaux et intersectionnalité
Audre Lorde : Rémanences, traduction Stéphane Bouquet
Elsa Dorlin : Epistémologie de la domination et phénoménologie de la résistance, entretien avec Irène Pereira, Philippe Roux et Gaëlle Vicherd
Murielle Humbert-Labeaumaz : Peggy McIntosh
Antonia Birnbaum : « Nous, femmes : que voulons-nous ? »
Tristan Garcia : Nous…, échange avec Camille Fallen, Philippe Roux et Gaëlle Vicherd

Iconographie :
Nicolas Brun
Florent Tillon



Langue : français
Date de publication : décembre 2017
Format : 14,8 x 21 cm
Nb de pages : 96
Poids : 144 g
ISBN : 978-2-35575-271-1
ISSN : 1778-0845